Promenades d’hier et d’aujourd’hui (première partie)

di Gianluca Virgilio

Il fut un temps où mon père et ma mère, parfois, prenaient la voiture pour aller se promener à la campagne ; ils s’engageaient sur la route qui mène aux Paduli, tournant à droite vers Aradeo ou à gauche vers Cutrofiano, ou bien la suivant tout droit vers la campagne de Collepasso, où quelques années auparavant, en septembre, ils avaient passé un mois de vacances dans une petite maison sans électricité. Au début des années soixante-dix, on s’adaptait encore à de telles circonstances, nous les petits avec une certaine stupeur. Le soir, avant d’aller dormir, allumer une lampe à pétrole avec laquelle on se déplaçait de chambre en chambre et qui projetait de longues ombres sur les murs, ressemblait à un rituel antique inconnu de nous les enfants et plutôt inquiétant, mais dont nous avaient parlé nos parents qui, eux, semblaient simplement reprendre une vieille habitude.

Après une semaine de travail éprouvante, lorsque, pour la sortie du dimanche après-midi, mes parents renonçaient à aller à la mer de façon à échapper à la circulation, ils prenaient plaisir à se montrer mutuellement les cultures de fenouil et de chicorée, de poivrons et d’aubergines, de pommes de terre et d’oignons, les vignes et les oliveraies, les champs de céréales ou de tabac, selon les saisons ; et à nommer, en indiquant telle maison rurale ou telle autre, grande ferme ou fermette, la famille à laquelle elle appartenait. Quand mon père voyait la plaine s’élever au loin en un doux coteau planté d’oliviers ou le Canale dell’Asso former un méandre avec une roselière plus fournie, il se prenait à imaginer des lieux lointains, les collines siennoises ou les rives d’un ruisseau de la Brianza ou bien un bout de canal pavesan ; des lieux où cinquante ans auparavant il avait lui-même vécu, pendant quelques années ou quelques mois ou seulement quelques jours, d’abord devenus des lieux de sa mémoire, puis de son imagination capable de transfigurer les lieux réels, et donc, au moins en un moment d’enthousiasme, de resituer de lointains souvenirs dans le temps présent et en un coin de campagne où jamais personne n’aurait pensé qu’ils pussent être réévoqués.

Ces rêveries faisaient sourire ma mère, elle qui, à cette époque, n’avait vu qu’une portion plutôt restreinte du monde, n’ayant jamais eu besoin de s’aventurer au-delà du chef-lieu de région ; elle souriait et quand mon père lui montrait une vigne qui s’étendait sur une brève pente de lu Cola Maria, fabuleuse transfiguration d’un domaine du Chianti, elle lui demandait de ne pas la distraire de la conduite, parce que la route était étroite, pleine de trous et non asphaltée, tout juste carrossable, et qu’elle devait faire très attention à ne pas faire d’embardée.

Pour comprendre comment moi j’ai eu connaissance de cela, le lecteur devra m’imaginer tout petit, assis avec ma sœur sur la banquette arrière de la Fiat 500L immatriculée LE 114045 – cela peut paraître étrange, mais c’est l’unique immatriculation dont je me souvienne encore, de même que je me rappelle le premier numéro de téléphone de la maison : 62025 ; j’étais bien moins occupé à regarder les paysages de la plaine salentine qui à l’époque ne me parlaient guère, qu’à étudier les gestes de ma mère au volant, quand elle changeait de vitesse, de la seconde à la troisième et vice-versa, en fonction de la route ; finalement, le débrayage et l’accélération, appuyer sur une pédale, relâcher l’autre, et freiner en cas de besoin. Ainsi, tandis que nous traversions les paysages accueillants de lu Macacu, de lu Coloturu ou de lu Metallu – non encore envahis d’une myriade de constructions – qui, par endroits selon mon père, évoquaient vaguement les teintes de la Toscane ou de la Lombardie, j’apprenais à conduire la voiture, mémorisant l’usage du volant et du levier de vitesse, l’intensité de l’accélération et les modalités d’utilisation du débrayage et du freinage ; et tout cela à l’âge de douze-treize ans ; la stupeur de ma mère quand deux ans après elle me vit m’éloigner au volant de sa voiture pour un tour dans les parages de notre maison et surtout revenir au bout de quelques minutes sans blessure, sain et sauf, n’avait donc absolument pas lieu d’être. Une brève inspection révéla que la carrosserie de la Fiat 500L était indemne de toute éraflure.

« Les jeunes de maintenant naissent en sachant déjà tout faire », disait-elle, sans prendre en compte les nombreuses leçons de conduite qu’elle m’avait données elle-même à son insu.

Ces promenades correspondaient surtout à des demandes de mon père, qui, enfant, de la fin des années vingt au début des années trente, avait séjourné à lu Lardu, un hameau entre Galatina et Noha, où sa famille, après la fête de San Pietro, se transférait pour suivre de près les travaux des champs. C’était le point de départ d’excursions vers les Paduli en compagnie de ses amis dont les noms, Nello, Mario, Carlo, Emilia, Alberto et d’autres encore, affleuraient à nouveau entre un souvenir et l’autre comme des présences encore vivantes ; et en effet ils vivaient alors disséminés à travers le monde, vaquant à leurs affaires ; et puis encore lu Ninu et Fiume, noms respectifs d’un cheval et d’un chien, le premier ayant tant travaillé pour la famille qu’il méritait bien le nom de personne qu’on lui avait donné – mémorable, le transport de la pierre de Cursi à Galatina en vue de la construction d’une maison –, le second, nationaliste d’annunzien – référence à l’expédition de Fiume ! – avait partagé la vie de la famille pendant vingt ans. Les noms portaient en eux de vifs souvenirs, les après-midi que mon père avait passés dans la solitude des champs, étendu à l’ombre d’un figuier, avec un livre de Guido da Verona prêté par un ami et caché aux regards de ses parents – ce n’étaient pas des lectures pour adolescents ! – dans l’attente d’un passage haut dans le ciel d’un avion de l’aéroport voisin.

Ma mère, du moins les premières fois, devait trouver ces promenades plaisantes, car elle découvrait une campagne différente de celle de sa jeunesse passée à Corigliano d’Otrante. Entre « li cozzi di Corianu », où le paysan réussissait à grand peine à arracher à la roche quelques lopins de terre à cultiver et la campagne fertile des Paduli où alternaient maraîchage et vergers, il y avait une sacrée différence ! Quelquefois pourtant, c’était elle qui prenait l’initiative et changeant de route, se dirigeait vers Corigliano. Alors, « li cozzi di Corianu » devenaient les jardins fleuris de sa jeunesse, peuplés de tant de jeunes nymphes, jeunes amies, aussi légères que leurs noms qui évoquaient des existences, comme celles des amis de mon père, dispersées de par le monde, inaccessibles si ce n’est dans le souvenir, et donc toujours présentes dans l’esprit de ma mère. Assise avec la Teresa, la Pina, la Tina, la Lucetta sur un muret dans les environs de la ferme, le soir, après la fin des travaux champêtres, elle avait commenté le passage sur la route poussiéreuse d’un jeune homme sur un chariot, ou mieux encore, dans l’une des rares automobiles, qui se rendait on ne sait où, et dont on ne savait s’il repasserait… Rencontrer l’une d’elle dans les rues du village – comme cela nous arrivait parfois quand nous allions rendre visite à mes grands-parents – passée de l’aspect de nymphe champêtre à celui de femme mariée avec enfants en visite chez les parents, et qui plus est suivie d’un mari rémunéré par l’État, justement comme ma mère, cela avait en soi quelque chose de miraculeux et d’incroyable, comme je le déduisais facilement des nombreuses embrassades entre ma mère et l’amie retrouvée après tant d’années, des bises et des exclamations de surprise : « Crénom ! Nom de nom ! Sacré nom de nom ! », qui nous faisaient rire, nous les enfants qui n’étions pas habitués à ce type de répétitions de nasales.

Quand ma mère prenait la route de Corigliano, mon père disait : « Mais Rita, où nous emmènes-tu ? Aux cozzi di Coriglino ? » Lui n’accordait que peu d’importance, même aucune, à la Melelea, ces quelques arpents de terre que les aïeux de ma mère avait arrachés à la roche et qu’elle évoquait comme le jardin d’Eden !

Ainsi se promenaient mes parents dans la campagne variée du Salento, chacun défendant sa propre mémoire et voyant dans les lieux traversés une part à jamais perdue de son propre passé, sans s’accorder dans leurs souvenirs, si ce n’est à partir du moment où le destin décida de leur première rencontre. Promenades un peu pathétiques, pourrait-on dire, s’il n’y avait eu, pour unir mes parents, la pensée que leur présent et leur avenir se réaliseraient non pas à la campagne mais en ville, avec la construction de la maison à laquelle ils consacraient alors tous leurs efforts ; promenades au cours desquelles chacun retrouvait sa propre solitude d’avant le mariage, dont leur union les avait délivrés et à laquelle ils retournaient délibérément de temps en temps, peut-être par simple nostalgie ou plus vraisemblablement avec la secrète intention de marquer le pas, de mesurer la distance à partir du point de départ, de reprendre haleine en se détournant quelques heures d’un présent difficile, avant de revenir à la vie pénible de chaque jour qui ne laissait guère le temps de s’abandonner à d’inutiles regrets et à de vagues rêveries nées, comme en une vision onirique, de la superposition ou de la confusion de lieux et de moments différents ; rêveries et regrets qu’ils se permettaient pourtant, juste un dimanche après-midi ensoleillé, lors d’une promenade à la campagne.

(2016/2018)

(Traduzione di Annie et Walter Gamet)

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