Deux termes infâmes

En 415 avant J. C. Alcibiade engage son prestige, ses richesses et tous les moyens possibles pour convaincre les Athéniens d’organiser une expédition en Sicile, laquelle se révélera désastreuse par la suite et coïncidera avec la fin de la puissance d’Athènes. Pour leur part, ses adversaires profitant de la mutilation des statues d’Hermès survenue quelques jours avant le départ de l’expédition, recrutent de faux témoins et se liguent contre lui de façon à le faire condamner à mort pour sacrilège.

Le 18 brumaire (9 novembre 1799), Napoléon Bonaparte, bien qu’ayant déclaré sa fidélité à la Constitution de la République, renverse le Directoire par un coup d’État et se fait proclamer Premier consul avec les pleins pouvoirs, mettant fin à la Révolution. Les jours précédents Napoléon avait rencontré Sieyès, Fouché et Lucien Bonaparte pour mettre au point la stratégie qui allait permettre de passer outre à l’opposition prévisible du Conseil des Cinq-Cents.

Le 28 octobre 1922 a lieu la marche sur Rome d’environ vingt-cinq mille fascistes. Dans les mois qui précédèrent l’événement, Mussolini qui l’avait préparé avec le futur triumvirat De Vecchi, De Bono et Bianchi, prend contact avec le Président du Conseil Facta, avec D’Annunzio et des représentants du monde de l’entreprise (selon certains, il aurait même rencontré secrètement le Roi) pour évaluer les possibles alliances et les éventuelles réactions. Dans une sorte de répétition générale, le 2 août les fascistes occupent militairement Ancône.

Dans ces trois événements, des individus réunis en groupes ou partis ont agi avec décision pour réaliser le but qu’ils se proposaient, se mesurant au coup par coup à des circonstances plus ou moins prévisibles et les adaptant à leur propre stratégie. Bien entendu, comme en toute expérience humaine, il y a une part de hasard, mais expliquer l’histoire des hommes par le hasard n’a aucun sens et aucun historien sérieux ne l’a jamais fait. Il n’est pas nécessaire de parler de « complot » pour cela, mais il est certain que qualifier de complotistes les historiens qui ont cherché à reconstituer en détail les trames et le déroulement des faits serait faire preuve d’ignorance, sinon d’idiotie.

C’est pourquoi il est d’autant plus stupéfiant que l’on s’obstine à le faire dans un pays comme l’Italie, dont l’histoire récente est à tel point le fruit d’intrigues et sociétés secrètes, de manœuvres et conjurations en tous genres que les historiens n’ont pas encore réussi à venir à bout de nombre de faits décisifs des cinquante dernières années, de la bombe de la place Fontana à l’élimination d’Aldo Moro. Cela est si vrai que le Président de la République en personne a déclaré en son temps avoir fait activement partie d’une de ces sociétés secrètes, connue sous le nom de Gladio.

En ce qui concerne la pandémie, les recherches dignes de foi montrent qu’elle n’est assurément pas arrivée de manière inattendue. Comme le documente avec efficacité Patrick Zylberman dans son livre Tempêtes microbiennes (Gallimard, 2013), dès 2005  à l’occasion de la grippe aviaire l’Organisation Mondiale de la Santé avait suggéré un scenario semblable à celui d’aujourd’hui, le proposant aux gouvernants comme un moyen de s’assurer le soutien inconditionnel des citoyens. Bill Gates, le principal contributeur de l’organisation, a fait connaître à plusieurs reprises ses idées sur les risques d’une pandémie, qui selon ses prévisions, allait provoquer la mort de millions de personnes et contre laquelle il fallait se préparer. Ainsi en 2019, le centre américain Johns Hopkins, dans une recherche financée par la Bill and Melinda Gates Foundation, a organisé un exercice de simulation de la pandémie de coronavirus, l’« Event 201 », réunissant des experts et des épidémiologistes, pour préparer une réponse coordonnée en cas d’apparition d’un nouveau virus.

Comme toujours au cours de l’histoire, dans cette circonstance aussi il y a des hommes et des organisations qui poursuivent des objectifs, licites ou non, et cherchent par tous les moyens à les réaliser ; si l’on veut comprendre ce qui se passe, il est important de les connaître et d’en tenir compte. Donc parler de complot n’ajoute rien à la réalité des faits. Mais qualifier de complotistes ceux qui cherchent à connaître les données historiques pour ce qu’elles sont, c’est simplement infâme.

10 juillet 2020

[Traduzione di Annie Gamet di Due vocaboli infami in in Quodlibet : Una voce. Rubrica di Giorgio Agamben]

Questa voce è stata pubblicata in Pandemia Covid-19, Traduzioni e contrassegnata con . Contrassegna il permalink.

Lascia un commento

Il tuo indirizzo email non sarà pubblicato. I campi obbligatori sono contrassegnati *