La vigne de Galatina

di Gianluca Virgilio

Quand la « Cité du vin » détruit la vigne…

Le 25 avril dernier, à onze heures du matin, je me trouvais avec un groupe d’amis près du bar Oasi, place Alighieri. Les embrouilles sans fin de début de campagne électorale ne connaissaient pas de répit, c’est pourquoi personne ne s’étonnait du curieux silence sur la place, juste troublé par le sourd brouhaha venant de ses quatre coins. Pas un chant de partisans, pas une célébration publique en l’honneur du jour où, à Galatina aussi, on aurait dû fêter la Libération. Tant pis !

Après avoir dégusté un excellent café, j’ai levé les yeux vers le ciel sombre, malgré tout porteur, à cette heure-là, d’un certain espoir d’éclaircie. Dirigeant mon regard vers l’Institution « Colonna », que vois-je…? La vieille, la vénérable, la bicentenaire pergola, hélas, complètement desséchée!

Je demande aux amis s’ils savent quelque chose, et tous me répondent avec regret qu’on l’a coupée, oui véritablement tranchée net à la base du cep haut peut-être de dix mètres, « pour les besoins de la restructuration de l’immeuble ! » ajoutent-ils. Je n’en crois pas mes oreilles et demande s’ils sont sûrs de ce qu’ils disent, si par hasard la pergola ne serait pas morte de dessèchement naturel. « Non non, me répondent-ils, on l’a coupée à la scie, et délibérément ».

Je ne peux vérifier par moi-même, car le chantier est bien fermé et l’entrée interdite à toute personne étrangère aux travaux. Je les crois donc.

Mon Dieu ! Je ne cesse de me battre chaque jour, chaque minute, contre la nostalgie, contre toutes les nostalgies, les nostalgies affectées qui encombrent l’âme. Je sais donc parfaitement que tout est destiné à passer, nous les premiers, avec tout ce que nous aimons et qui nous entoure, je sais parfaitement à quel point ne vivre que dans le souvenir parasite l’esprit. C’est pourquoi je ne suis ni ne veux être nostalgique ! Pourtant, je trouve abominable de se couper du passé, de l’annuler, de l’exclure de sa propre vie, de faire comme s’il n’avait jamais existé. Abstraction faite de ce que nous allons devenir, nous sommes seulement et exclusivement ce que nous avons été. J’estime intolérable un tel acte qui nous amoindrit, surtout quand il est perpétré de façon inconsciente ou pour un piètre avantage (faciliter les travaux de restructuration).

Voilà la place Alighieri, coeur palpitant de la soi-disant « Cité du vin », place née au XIXe siècle des fastes inoubliables liés à l’introduction de la viticulture, privée de son symbole vivant, la pergola de l’Institution « Colonna » ! En l’occurence, je ne sais ce qui est préférable : le ton de l’invective ou celui de l’ironie, de la deprecatio temporis agentis ou de la damnatio du commanditaire de ce méfait. Aucun d’eux, probablement, ne convient pour exprimer complètement le sentiment qu’inspire le spectacle de l’incurie, de l’inconscience, de la très profonde et gigantesque ignorance, cause d’un tel massacre.

« Elle était déjà en fleurs, elle aurait donné beaucoup de raisin, comme chaque année » dit quelqu’un.

Puis, changement de sujet, reviennent les embrouilles de la présentation des listes, les querelles des coalitions. La blessure semble déjà cicatrisée. En réalité, toute cicatrice reste imprimée dans le corps de la cité comme dans notre propre corps et nous rappelle chaque jour le traumatisme subi.

Je propose au juge de proximité d’ordonner au commanditaire du méfait de replanter une nouvelle vigne au même endroit, avec obligation d’en prendre soin sa vie durant, associé au tronçonneur effectif, ce dernier soumis à l’obligation d’arrosage les dix premières années suivant la plantation. Cela me semble juste ! Toutefois, la cicatrice restera parce que dorénavant, en passant par là, je ne pourrai pas m’empêcher de penser à ce qui est arrivé. D’ailleurs, la nouvelle pergola, si jamais elle voit le jour, plantée par de telles mains, quels fruits pourra-t-elle jamais donner ?

(2006/2013)

 

La pergola de Galatina (huit ans après !)

Il y a quelques années, j’ai eu l’occasion de signaler un fait de la petite histoire locale, d’abord dans les pages du Galatino du 19 mars 2006, puis dans mes Écrits politiques (2008) avec un article intitulé Quand la « Cité du vin » détruit la vigne…

Qu’était-il arrivé ? On avait coupé une pergola bicentenaire, un véritable monument végétal, le symbole de l’âge fastueux de la politique d’introduction de la vigne dans les années qui ont suivi l’Unité italienne, parce qu’elle gênait, selon la vox populi, les travaux de restructuration de l’Institution Colonna, appelée aussi le Couvent des Dominicains. L’éventuel lecteur de cette page pourra prendre connaissance de la proposition punitive, mais aussi rédemptrice que j’avançais : « Je propose au juge de proximité d’ordonner au commanditaire du méfait de replanter une nouvelle vigne au même endroit, avec obligation d’en prendre soin sa vie durant, associé au tronçonneur effectif, ce dernier soumis à l’obligation d’arrosage les dix premières années suivant la plantation. Cela me semble juste ! »

Depuis cette époque, huit années se sont écoulées, au moins trois mandatures se sont succédé, de nombreux juges ont été nommés et ont quitté Galatina (jusqu’à la fermeture du Tribunal), bien des naissances et des décès ont eu lieu, et la treille est là, à sa place, avec ses dix mètres au-dessus du niveau de la via Cafaro, grimpant comme autrefois sur la loggia de l’Institution Colonna, telle une toile d’araignée déchirée sur une paroi noircie.

Bien entendu, c’est toujours la même vigne qu’il y a huit ans, mais à cause du cep sectionné, la sève printanière n’est pas montée dans les sarments, les feuilles n’ont pas poussé sur les rameaux, ni à plus forte raison les grappes de raisin (très savoureux, disent les anciens). En fait, une fois la vigne sectionnée, personne ne s’est soucié de l’ôter de là et de l’utiliser comme bois à brûler. Il serait maintenant impossible d’en faire un tel usage, car pourrie comme elle l’est, si l’un de ces pigeons qui roucoulent sur l’église de l’Immacolata s’y posait, le cep s’effriterait sous ses pattes. Alors que fait-elle encore à cet endroit ? Simple incurie, dira-t-on.

C’était aussi ce que je pensais, jusqu’à mon rêve de cette nuit où j’ai acquis la certitude de vivre dans une cité vraiment spéciale, dans laquelle les morts viennent en aide aux vivants et leur donnent des conseils sous la forme de visions inattendues.

J’étais assis au bar Oasi près de la Via Cafaro et, tout en sirotant l’excellent café de Piero, je regardais le tronc de la treille qui montait vers la loggia de l’Institution, quand m’apparurent les spectres de Cavoti, Siciliani, Vallone, Vernaleone et d’une foule d’autres personnes que je ne connaissais pas (ils avaient tous une longue barbe et le regard sévère) ; avec des gestes quelque peu emphatiques mais d’une voix faible et traînante, ils s’adressèrent à moi en ces termes :

« Réééveiiille-toi, ne dooors paaas ! La viiigneee est sèèècheee, la viiigneee est sèèècheee… ééécriiis, ééécriiis, ééécriiiiiiiiiiiis !

– Que dois-je écrire ? Que dois-je écrire ? implorais-je dans mon rêve, avec une certaine angoisse.

– Ééécriiis qu’iiils n’yyy  touuucheeent paaaaas ! »

J’étais prêt à dire que tôt ou tard mes concitoyens allaient devoir l’enlever de là, parce qu’elle est déjà toute pourrie et qu’elle va, tôt ou tard, s’effondrer sur elle-même, devenant un danger pour les passants.

« Looocuuus saaaceeer eeestooo ! » m’ont-ils répondu en choeur, la voix de plus en plus ténue, mais pas pour autant moins impérative. C’est alors qu’en proie à une grande soif, je me suis réveillé et les fantômes se sont évanouis.

Un verre d’eau pour étancher la soif et je me mis à penser.

Un lieu sacré ? Mais bien sûr ! Les ancêtres qui m’étaient apparus enjoignaient de tenir pour sacré, c’est-à-dire inviolable, le lieu où quelqu’un avait planté la vigne qu’un autre, deux cents ans après, avait coupée, commettant un grave et irrémédiable méfait. Par conséquent, si le cep sectionné de la pergola du couvent des Dominicains pend encore dans le vide, c’est que tout le monde a peur d’être contaminé en y portant la main. Ce genre de lieu existait dans les temps anciens, pourquoi ne pourrions-nous pas en avoir dans notre cité ? À l’endroit frappé par la foudre, sur les lieux d’un meurtre de jeune fille ou d’un événement terrible, on élevait un enclos sacré, un sanctuaire qui ne tardait pas à devenir un but de pèlerinage. J’avais enfin compris : ce n’était pas l’incurie mais la peur, ou plus exactement la vénération respectueuse, qui empêchait mes concitoyens de se décider à remédier à la coupe insensée, c’est pour cette raison qu’ils n’avaient pas pris soin de planter une nouvelle vigne.

Voici donc, huit ans après, ma proposition revue et corrigée : construisons un enclos autour de la base de la treille sectionnée, décorons-le de sarments de vigne et de grappes de raisin, gravons dans le marbre les vers les plus heureux du meilleur poète ou de la meilleure poétesse de la cité (prévoir, bien sûr, un concours public), demandons sa participation au sculpteur le plus insigne, organisons une cérémonie publique avec moult discours et que désormais de nouveaux panneaux routiers indiquent aux touristes la nouvelle destination. Que ce soit un monumentum aere perennius.

Je remerciai au fond de moi les maiores de notre cité, qui, bien que morts, avaient été si prompts à m’apparaître en rêve pour m’expliquer les raisons de mon erreur, m’invitant également à les communiquer aux autres. Alors, dites-moi : une cité où il se passe de telles choses, n’est-elle pas vraiment un peu spéciale ?

(2015)

(Traduzione di Annie et Walter Gamet)

 

 

 

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